L’automatisation des métiers tech transforme progressivement les pratiques des entreprises et les compétences attendues sur le marché de l’emploi. L’arrivée de modèles d’intelligence artificielle toujours plus performants, comme Claude Mythos développé par Anthropic, accélère cette évolution et redéfinit le rôle des professionnels de l’informatique.
Depuis le printemps 2026, un nom circule dans tous les comités techniques et stratégiques du secteur : Claude Mythos, dont les fuites techniques évoquent une architecture Mixture-of-Experts de l’ordre de 10 trillions de paramètres.
Les benchmarks indépendants (77,8 % sur SWE-bench Pro, 93,9 % sur SWE-bench Verified et 83,1 % sur CyberGym) confirment ce que les travaux de recherche menés à l’ESGI observent depuis plusieurs mois : l’automatisation des métiers tech ouvre une nouvelle étape dans l’évolution du marché du travail.
Plutôt que d’alimenter un discours anxiogène, cet article propose d’analyser cette transformation et de présenter les réponses concrètes mises en œuvre par l’ESGI afin que ses étudiants développent les compétences attendues par les entreprises.
Un constat lucide : ce que l’automatisation des métiers tech change réellement
L’automatisation des métiers tech ne relève plus d’une projection. Les données publiées par Anthropic montrent déjà des évolutions concrètes dans plusieurs métiers de l’informatique. Trois constats permettent d’en mesurer les effets.
- Les métiers à haut diplôme sont les plus exposés. Contrairement à la précédente vague d’automatisation industrielle, ce sont les développeurs, analystes financiers et juridiques qui se trouvent en première ligne. Selon les chiffres rapportés, 75 % des tâches de développement sont désormais couvertes par les modèles de pointe en conditions réelles.
- L’embauche des juniors diminue dans les secteurs exposés. Depuis le lancement de ChatGPT, le rapport observe une baisse de 14 % de l’embauche des 22-25 ans dans plusieurs métiers tech. Les entreprises ne licencient pas encore massivement, mais elles ralentissent l’entrée des juniors.
- L’IA devient une couche de workflow. Avec Claude Code et Claude Design, l’IA ne se contente plus d’assister : elle possède l’environnement de travail. Un développeur équipé dépense environ 6 $ par jour d’inférence pour une productivité augmentée de l’ordre de 30 %.
À cela s’ajoute une démonstration spectaculaire : Mythos a identifié une vulnérabilité critique vieille de 27 ans dans OpenBSD, et résolu un défi de rétro-ingénierie en 10 minutes pour 1,73 $, là où un expert humain aurait travaillé plus de 12 heures.
Ces chiffres ne sont pas négociables. Mais, et c’est tout l’enjeu, ils ne décrivent pas la fin du travail tech : ils décrivent son repositionnement.
Pourquoi les juniors ne disparaissent pas, mais doivent être formés différemment
Quand on regarde la dynamique au-delà du choc statistique initial, plusieurs réalités structurelles émergent, et c’est précisément sur ces réalités que la pédagogie de l’ESGI est construite depuis sa fondation :
- L’IA amplifie l’écart entre les techniciens et les ingénieurs. Un agent IA capable d’écrire 75 % du code a besoin d’un humain capable de spécifier, arbitrer, auditer et assumer la responsabilité de ce qui est produit. Cette responsabilité ne se délègue ni juridiquement, ni opérationnellement. Le profil qui disparaît, c’est celui du « junior exécutant ». Le profil qui devient indispensable, c’est celui du junior architecte, capable de penser système.
- Plus d’IA = plus de surface d’attaque = plus de besoins en cybersécurité. Mythos brille en cybersécurité offensive ? Cela signifie mécaniquement que toutes les entreprises ont besoin de défenseurs capables de comprendre et contrer ces capacités. C’est exactement la dynamique que nous observons : les offres en SOC, réponse à incident, sécurité des LLM et gouvernance IA explosent. Le marché de la cybersécurité crée plus d’emplois qu’il n’en détruit.
- L’expérience terrain n’est pas automatisable. Une IA peut produire du code. Elle ne peut pas négocier un cahier des charges avec un client, gérer la dette technique d’un legacy bancaire, ni assumer la pression d’un incident de production à 3 heures du matin. L’expérience professionnelle réelle reste, plus que jamais, le différenciateur.
La réponse de l’ESGI face à l’automatisation des métiers tech
L’ESGI n’a pas attendu Claude Mythos pour préparer ses étudiants à cette mutation. Notre modèle pédagogique, depuis plus de trente ans, repose sur quatre piliers qui se révèlent structurellement adaptés au nouveau marché du travail.
Pilier 1 : L’alternance, pour transformer chaque étudiant en professionnel expérimenté avant son diplôme
L’ESGI propose ses cursus en alternance dès la 3? année (Bachelor) et sur l’intégralité du Mastère Expert (4? et 5? années). Cela signifie qu’un étudiant ESGI quitte l’école avec deux à trois années d’expérience professionnelle réelle, contractualisée, en entreprise, pendant que ses pairs en cursus classique sortent avec un CV de stages.
Sur un marché où l’IA absorbe les tâches « junior pur », ce différentiel est décisif. Un alternant ESGI n’est pas un débutant : c’est un collaborateur déjà intégré à un environnement de production, déjà connu de ses futurs employeurs, déjà capable de manipuler les outils, y compris les IA agentiques, dans un contexte métier réel.
Pilier 2 : Des spécialisations résilientes face à l’automatisation
Les Mastères Expert de l’ESGI couvrent précisément les métiers où la valeur ajoutée humaine reste la plus élevée :
- Mastère Expert Cybersécurité : pentest, SOC, gouvernance, conformité (RGPD, NIS2, AI Act). Le métier dont la demande explose en miroir de la montée en puissance des IA offensives.
- Mastère Expert Intelligence Artificielle : conception, supervision et sécurisation des systèmes IA, exactement les compétences que demande un marché où Claude Code devient une couche de workflow.
- Mastère Expert Big Data & Analytics, Architecte Logiciel, DevOps & Cloud : tous orientés vers les rôles d’orchestration, d’architecture et de gouvernance, complémentaires à l’IA plutôt que substituables par elle.
Le message que je transmets à mes étudiants est clair : on ne se forme plus pour écrire du code, on se forme pour décider, sécuriser et architecturer.
Pilier 3 : L’intégration de l’IA dans la pédagogie elle-même
À l’ESGI, l’IA agentique n’est pas un sujet d’observation : c’est un outil de travail intégré au cursus. Nos étudiants apprennent à :
- Maîtriser Claude Code, GitHub Copilot et leurs équivalents comme on apprend un IDE, c’est-à-dire à les utiliser pour multiplier leur productivité, tout en gardant la maîtrise du code produit.
- Auditer la production d’une IA : détecter les hallucinations, valider la conformité, repérer les vulnérabilités introduites.
- Sécuriser les systèmes IA : injection de prompt, exfiltration via canaux légitimes, supply chain des modèles open-weight, défense contre les agents autonomes malveillants.
- Concevoir des workflows hybrides humain-IA : un sujet émergent où la valeur ajoutée des diplômés est encore peu concurrencée.
Concrètement, un alternant ESGI sortant en 2027 sera plus productif avec une IA qu’un développeur senior sans IA, et c’est précisément ce que cherchent les employeurs.
Pilier 4 : Un réseau d’entreprises partenaires actif
L’ESGI maintient un réseau dense d’entreprises partenaires, ESN, éditeurs, banques, industriels, cabinets de conseil, recrutant activement nos alternants et nos diplômés. Cette relation n’est pas marketing : elle se traduit par un taux d’insertion professionnelle élevé, par des contrats d’alternance signés rapidement, et par un réseau d’alumni qui ouvre des portes pendant toute la carrière.
Sur un marché où le recrutement junior se rétracte, être déjà introduit dans un écosystème d’employeurs au moment d’obtenir son diplôme est un avantage qui ne se rattrape pas.
Les cinq actions concrètes que je recommande aux étudiants ESGI face à Mythos
Pour traduire ce cadre en gestes opérationnels, voici ce que je conseille aux étudiants que nous suivons :
- Devenir bilingue humain-IA dès maintenant. Travailler quotidiennement avec Claude Code ou un équivalent. Ne pas l’utiliser comme un oracle, mais comme un junior à superviser. Cette posture professionnelle est ce qui distingue un futur architecte d’un futur remplacé.
- Choisir une spécialisation à forte responsabilité humaine. La cybersécurité, l’audit, la gouvernance des SI, le DevSecOps et l’architecture logicielle conservent une valeur ajoutée humaine difficilement automatisable.
- Capitaliser sur l’alternance. Ne pas la subir comme un format pédagogique, mais en faire un véritable CV de production : projets livrés, incidents gérés, technologies maîtrisées en environnement réel.
- Construire un portfolio public. GitHub, write-ups CTF, contributions open source, articles techniques. Sur un marché tendu, la preuve concrète prime sur le diplôme seul. L’ESGI accompagne ses étudiants dans cette démarche dès la première année.
- Cultiver les compétences transversales. Communication, gestion de projet, conduite du changement, éthique et réglementation : ces compétences résistent structurellement à l’automatisation et deviennent le différenciateur final entre deux candidats techniques équivalents.
Mythos n’est pas la fin du travail tech : c’est sa redéfinition
Le discours dominant autour de Claude Mythos oscille entre fascination et catastrophisme. Ma position, en tant qu’enseignant-chercheur, est plus mesurée et plus exigeante : oui, les règles du jeu ont changé ; non, cela ne signifie pas la fin du travail tech, mais sa redéfinition.
Les diplômés qui sortiront de l’ESGI dans les prochaines années n’entrent pas sur le marché du travail des années 2010. Ils entrent sur un marché où l’IA est devenue une infrastructure, où la cybersécurité est devenue stratégique, et où la valeur humaine se déplace vers l’arbitrage, l’architecture, la sécurisation et la responsabilité.
C’est précisément pour cela qu’une école comme l’ESGI existe : non pour former des techniciens interchangeables, mais pour former des ingénieurs informatique capables de piloter, sécuriser et arbitrer les systèmes IA qui transforment l’économie.
Mythos n’est pas le triste plan de notre mise au chômage. C’est le signal d’alarme qui valide, mieux que n’importe quel argumentaire marketing, la pertinence d’une formation comme celle que nous dispensons. Et tant que cette école continuera de combiner alternance, spécialisations à forte valeur humaine, intégration native de l’IA et réseau d’entreprises actif, je peux le dire avec sérénité à mes étudiants : vous ne serez pas abandonnés. Vous serez exactement les profils que ce nouveau marché va chercher.
Par Thibaud Robin, consultant en cybersécurité et enseignant à l’ESGI (École Supérieure de Génie Informatique)
